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Les nouvelles chroniques d'Annamel : les petits poissons dans l'eau




Les petits poissons dans l'eau...


Grâce au « truc »*(cf. précédente chronique sur ce truc en cinq lettres et supposé féminin qui nous occupe tous depuis plus d’un an), je me suis reconvertie une nouvelle fois. Cette fois-ci, je suis devenue, l’espace d’un nième confinement, assistante (grand) maternelle. Comme dans tous métiers, il y a des compétences à acquérir : chanter, conter, changer, porter, bercer, porter, porter …


Heureusement, pour la partie « conter », j’avais anticipé et m’étais inscrite à un stage d’écriture pour les tous petits. Trois jours en distanciel comme on dit désormais avec une animatrice chevronnée qui nous apprend que le 3/6 ans est un petit être égocentrique qui ne peut imaginer que les autres ne pensent pas comme lui, a une capacité de concentration minime et un sens de l’humour très limité. Elle nous précise aussi que la « cancel culture » revisite les contes pour enfants et qu’il n’est donc plus question qu’une petite fille soit sage et habillée en rose, qu’un cochon se fasse engraisser puis manger, qu’un lapin finisse à la casserole, qu’un loup se fasse bouillir dans la marmite et qu’un monstre peut être méchant à la rigueur au début de l’histoire parce qu’il a eu une enfance malheureuse mais il doit absolument devenir gentil avant la fin.

Nous voilà prévenus.

Avec la candeur du débutant, je me lance à raconter mon histoire sous le zoom attentif de l’animatrice et des autres participants.

Petit Boubou est le héros de mon histoire. C’est un petit poussin tout maigre avec des cheveux roux en bataille. Il est perché sur des pattes fines comme des brindilles et porte une salopette à rayures bleues. Il est toujours pressé et passe son temps à courir en répétant « teuh teuh teuh teuh ». Petit Boubou n’aime pas du tout faire la sieste et quand sa Petite Maman Poule qu’il aime très fort à tout jamais tente de l’attraper pour l’amener faire un petit dodo, il s’enfuit rapido en piaillant « teuh teuh teuh teuh… ».

Petit Boubou a deux super copains : Gustav, le cafard rondouillard tellement gourmand qu’il rêve de devenir marchand de bonbons et Filo, la tortue minuscule qui ne veut pas grandir et se cache sous une feuille de choux pour que personne, jamais, ne l’attrape.

Ce matin-là, Gustav a trouvé un petit paquet de bonbons bleus sous l’évier de la cuisine où il vit avec sa petite famille. Comme Gustav est un vrai gentil, il se précipite dans la cour pour partager ses bonbons avec ses meilleurs potes, Petit Boubou et Filo. Enfin, partager à la Gustav, c’est-à-dire : une grosse poignée de bonbons pour Gustav, une pincette de bonbons pour Petit Boubou et un unique bonbon pour Filo qui, de toutes façons, n’aime pas trop les bonbons. Et puis les tortues, ça ne mange pas de bonbons, n’est-ce pas ?

Mais, quand Petit Boubou et ses copains ont fini tous les bonbons bleus, ils ne se sentent pas très bien. Pas bien du tout même. Gustav a mal au ventre, Filo a mal au dos et Petit Boubou a mal partout. Et, en plus, il se passe un truc bizarre. C’est Filo la première qui le remarque : « Gustav pourquoi t’es tout blanc ? », puis se tournant vers Petit Boubou : « Mais, toi aussi, Petit Boubou, t’es tout blanc ! » puis se regardant dans la mare « Mais, moi aussi, je suis toute blanche ! ».

Or, comme chacun sait, les cafards sont noirs, les poussins sont jaunes, les tortues sont vertes.

Mon Dieu, mais que se passe-t-il ?

Quand Petite Maman Poule que j’aime très fort à tout jamais voit arriver en courant son Petit Boubou dans la cuisine, il a la bouche toute bleue et le reste du corps tout blanc. Petite Maman lui demande sévèrement :

« Petit Boubou, qu’est-ce que tu as mangé ?

- Teuh teuh teuh, rien, dit Petit Boubou en sautillant sur place.

- Petit Boubou ! »

Petite Maman Poule met une main sur sa hanche, ses yeux deviennent minuscules et très très noirs, sa bouche est soudain très très pointue.

« Petit Boubou, qu’est ce que tu as mangé ? je compte jusqu’à trois…

- Rien… répète Petit Boubou de plus en plus blanc ».

Petite Maman Poule attrape Petit Boubou par les pattes et le secoue la tête en bas tellement fort qu’on peut entendre ses petits os de gringalet faire cling cling cling …. : « Petit Boubou, qu’est-ce que tu as mangé ? Je compte : un,… »

« Vous avez l’habitude de pendre les enfants par les pieds, vous ? » m’interrompt sèchement l’animatrice de l’atelier d’écriture. « Il n’est pas envisageable une seule seconde que figure la moindre trace de violence dans un conte pour enfant aujourd’hui.

- Mais, et le Petit Poucet ? La chèvre de Monsieur Seguin ? Le petit Chaperon Rouge ? Blanche Neige ? ...tenté-je d’arguer, vaguement honteuse de toute cette violence maternelle que j’ignorais porter en moi.

- Hors de question ! » m’assène la susdite avant de passer à un autre apprenant plus politiquement correct.

Bon, ben c’en est fini de mes tentatives de conteuse…


Heureusement restent le chant et les comptines. Douces comptines de notre enfance tellement par nous absorbées qu’on ne les entend plus. Quand même, je suis perplexe :

Il était un petit navire…on tira à la courte paille celui qui allait être mangé ohé ohé…

Un crocodile s’en allant à la guerre disait au revoir à ses petits-enfants, ah les croco…

C’est la mère Michel qui a perdu son chat…et le père Lustucru qui n’en a pas voulu, dit à la Mère Michel, votre chat est vendu, sur l’air du tra, tralala…

J’ai descendu dans mon jardin…que les hommes ne valent rien et les garçons encore bien moins, comme un petit coquelicot…

Une souris verte qui courait dans l’herbe…trempez la dans l’eau , trempez la dans l’huile…

Sur le pont du Nord un bal y est donné…voilà le sort des enfants obstinés…

Heureusement reste ma chanson préférée : les Petits poissons dans l’eau, nagent, nagent, nagent…les petits poissons dans l’eau nagent aussi bien que les gros.

C’est moral.

Mais, au fond, je me demande si c’est vrai, ça, que les petits poissons nagent aussi bien que les gros?

Bon. Après un mois de stage pratique d’assistante (grand) maternelle, je ne suis pas sûre de cocher toutes les cases, je suis tellement à plat que je ressemble à une route qu’on vient de regoudronner, mais je me suis bien amusée quand même.

Teuh teuh teuh teuh…







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