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  • Annamel

Les nouvelles chroniques d'Annamel : C'est pas grave




C’est pas grave...



Quatre-vingt-dix-huit fois.

J’ai compté.

Nous sommes deux. Mon homme et moi.

Sur une journée ordinaire comme hier, un dimanche du creux de l’hiver, nous avons dit quatre-vingt-dix-huit fois : « c’est pas grave ».

Dans un rapport quarante/soixante. Quarante pour lui, soixante pour moi.


A la louche, en supposant que nous tenons ce même rythme de « c’est pas grave » quotidien depuis un an, nous aurions dit 35 770 fois « c’est pas grave » depuis le début du « truc » (je n’ai plus envie d’utiliser ces cinq lettres joufflues et arrogantes qui forment un mot au genre indéfinissable. Appelons-le donc par convention, le « truc » terme dont la sonorité un rien vulgaire se rapproche plus de mon ressenti).


C’est pas grave donc. Convertis en langage d’éditeur, 35 770 « c’est pas grave » font 536 550 caractères, soit l’équivalent d’un joli roman.

Imaginez, un roman entier de « c’est pas grave »…


Et ça, sans compter les « y a des choses plus graves dans la vie », les « rien n’est grave »…


C’est pas grave…


Que je passe trois heures hystériques à tenter de monter le troisième camion venu de Chine pour les 1 an de mon petit-fils, c’est pas grave.

Que je rate ce délicieux gâteau au chocolat que j’ai déjà fait mille fois les yeux fermés, c’est pas grave.

Que ces merveilleuses chaussettes fourrées, promesses de pieds bien chauds, commandées en ligne soient une arnaque dans laquelle nous sommes bêtement tombés, c’est pas grave.

Que la Maif après avoir envoyé quatre experts constater que ma cuisine parisienne est bel et bien inondée, clôture, toutes déductions faites, par un dédommagement de 54, 90 euros pour me racheter ma jolie table de 1300 euros, c’est pas grave.

Que la commission d’aide à l’écriture ait jugé, après quatre mois d’étude et un dossier fourni par mes soins de plus de soixante pages, mon livre de Chroniques « irrecevable », c’est pas grave.

Que je n’arrive pas à écrire le magnifique roman qui fera de moi une candidate légitime au prix Nobel de littérature, c’est pas grave.

Que je n’aie plus de travail depuis bientôt un an, (parce que plus personne ne fête plus rien en entreprise ou ailleurs), et la sensation que je ne travaillerai plus jamais, c’est pas grave.

Que nous ne voyions pratiquement plus nos amis, nos proches, tous tétanisés par la peur d’attraper le « truc », c’est pas grave.

Que mon fils, mon mari, mon père aient néanmoins tous les trois chopé le « truc », c’est pas grave.

Cette douleur dans la poitrine qui me fait croire à la toute imminence d’un infarctus dix fois par jour et vingt fois par nuit, c’est pas grave.

Ces nuits sans sommeil, c’est pas grave.

Que nous vivions en apesanteur dans l’attente des prochaines « mesures » qui laminent nos projets, régissent nos vies et écrasent nos libertés, c’est pas grave.

Que…


Mille nuances de « c’est pas grave »…


Le « c’est pas grave » que l’on s’administre à soi-même pour tenter d’enrayer la spirale de l’angoisse à la sortie d’un cauchemar ; le « c’est pas grave » pour calmer celui qui sort de lui-même, pris dans une vrille d’énervement absurde et dérisoire pour le ramener dans son centre de gravité (là où les choses sont graves ?) ; le « c’est pas grave » qui accompagne la chute d’un petit enfant pour endiguer ses pleurs et le priver de la seconde de compassion à laquelle il aurait pourtant droit ; le « c’est pas grave » qui pardonne à l’ami qui nous a fait défaut…


Atterrissage en souplesse sur une surface qui amortit les chocs, coussin sur nos douleurs minuscules, refus de considérer nos souffrances trop petites, impatience de nos vanités, puissante auto-censure, consolation trompeuse, dernier mantra à la mode.

C’est pas grave…


Mais alors, si rien n’est grave, qu’est-ce qui est vraiment grave ?


Et si, justement, cette avalanche de non gravité qui invalide toutes nos douleurs depuis un an au nom d’une douleur supérieure, et si, ça, c’était grave ?

Et si, d’avoir abdiqué toute nos révoltes et renoncé à toutes nos indignations minuscules, à genou devant la supposée hiérarchie des importances, et si, ça, c’était grave ?

Et si, le simple fait que toutes les aspérités de nos vies soient devenues dérisoires et indignes au regard du « truc », et si, ça c’était vraiment (un peu) grave ?


Quatre vingt dix huit fois.


Et vous ?





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