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Les nouvelles Chroniques d'Annamel : Quand même...






Quand même...



C’est l’été. La fin de l’après-midi. L’heure où le soleil ne brûle plus. La lumière est douce. Mon petit garçon marche derrière nous. Il doit avoir quatre ou cinq ans. Nous rentrons de la plage. Il faut monter de nombreuses marches pour rejoindre notre maison qui surplombe la mer. J’avance lentement, les bras chargés de seaux et de pelles, de serviettes plombées par le sable, de vestiges du goûter. Mon grand garçon de six ans ouvre le chemin. Nous échangeons gentiment sur les chansons que nous aimons.


Mon petit garçon peine à nous suivre. Avant d’être distancé, il plaide : « attendez-moi,… quand même ! ». Quand même. Pourquoi, quand même ? Qu’y a-t-il derrière ce quand même ? Un mélange d’indignation (comment pouvons-nous, nous, les grandes jambes, prétendre ne pas l’attendre, lui qui en a de si petites ? ) et d’effarement (comment moi, ton fils et toi, ma mère, peux-tu imaginer un seul instant ne pas m’attendre ?...). Suffocation ulcérée face à une injustice manifeste.


Je ne sais lequel de nous deux a contaminé l’autre mais ce « quand même » est devenu, au fil des ans et sans que je ne m’en rende compte, la piste d’atterrissage de beaucoup de mes phrases.

A la mer, « elle est bonne, quand même » ; quand je rentre dans mon jean d’il y a vingt ans « pour mon âge, c’est pas mal quand même » ; quand je fais tester ma dernière création culinaire « c’est bon, quand même ? » ; dans un moment de bonheur « on est bien, quand même ». C’est plus qu’un tic de langage, c’est un signe distinctif. Une épaisseur existentielle. Ce quand même me définit. Je ne vais pas sans lui. Je pourrais presque m’appeler ainsi : Anna Quand Même. Sur ma tombe on pourrait écrire « elle a vécu quand même » .


Ce quand même qui me colle aux mots, je l’entends régulièrement s’échapper de mes phrases. Malicieux. Mais je ne sais pas bien ce qu’il veut dire ? Une reconnaissance en creux de tout ce qui s’est passé (quand on sait ce que l’on sait…) ?, la volonté de faire avec ?, une tentative de consolation ? une précaution superstitieuse : les moments de bonheur sont toujours des espaces coincés entre deux catastrophes ?...


Cette année, je n’arrive pas à envoyer mes vœux . Ceux que je reçois, de la Banque, de OUIGO, de Darty… sont minimalistes : santé, travail, famille. On nous les envoie du bout des lèvres avec d’infinies précautions.

Malgré la lourdeur de l’année qui vient de s’écouler.

Malgré l’incertitude de l’année à venir.

Avouons-le, c’est une année à « bonne année, quand même ! ».


Chers amis et clients, je vous souhaite une très bonne année quand même.

Bien amicalement.

Anna


Post Scriptum qui n’a rien à voir : aujourd’hui, c’est moi qui cours derrière mes fils (qui ont, depuis longtemps, de plus grandes jambes que moi) et c’est moi qui me pince pour ne pas réclamer trop fort « donnez-moi des nouvelles, quand même »…



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